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samedi 2 juillet 2016

Jungle de Calais: Toubon pointe le gouvernement

Le Défenseur des droits recadre le gouvernement

Dans le silence des associations "humanitaires", une voix s'est élevée

Le Défenseur des droits s’est rendu jeudi 2 juin dans le camp de migrants. Très peu de politiques ont jusqu’ici osé s'aventurer dans les allées boueuses et sableuses de la 'jungle' de Calais. L’ancien très chiraquien garde des Sceaux, désormais Défenseur des droits depuis juin 2014, n'a pas craint, quant à lui, de passer tout son après-midi. 

Le courageux Jacques Toubon a surpris en s’élevant contre la politique menée par l’Intérieur et les récents traités internationaux.  

Constat fait, en fin de journée, il a profité de sa conférence de presse pour prononcer des mots qui ont sonné comme un réquisitoire sans concessions contre la politique de Bernard Cazeneuve. 

"La maîtrise des flux migratoires n’est pas la solution du problème, mais c’est le problème, a-t-il déclaré. […] A l’exception de l’Allemagne, on n’a pas mis en place de politiques d’accueil conformes à l’histoire de l’Europe." Voilà pour les grands principes. Mais Toubon n’en reste pas là. 


Et se fait plus accusateur sur les conséquences de l’évacuation de la partie Sud de la jungle, décidée par Beauvau en février. "Les conditions sur le Camp de la Lande sont absolument indignes et non respectueuses des droits humains.
A ne pas confondre avec le Camp de la Lande à Monts, lieu d'internement de Juifs d'origine étrangère, réfugiés à Bordeaux, puis regroupés à Monts à partir de décembre 1940, au lieu-dit La Lande, un camp d'une capacité de 600 personnes, en Indre-et-Loire.


Un camp en dur inauguré dans les limites de la "Jungle" de Calais, en janvier 2016

Les conteneurs en dur et chauffés du camp de la lande à Calais (Pas-de-Calais) ont accueilli leurs tout premiers occupants à la mi-janvier dernier, mais l'Etat cherche avant tout à convaincre les migrants de s'éloigner de la côte et de renoncer à passer en Grande-Bretagne.
Promesse de Manuel Valls, fin août, ce camp humanitaire géré par l'association La vie active (association loi de 1901 qui œuvre depuis 1964 à la prise en charge et l'accompagnement des personnes ...handicapées dans le Pas-de-Calais) agréée par l'État, devait - avant fin janvier 2016 - mettre à l'abri 1.500 des quelque 4.000 migrants illégaux actuellement présents dans la 'Jungle', s'ajoutant aux 400 places offertes aux femmes et enfants du centre de jour Jules-Ferry.
Situé près de ce dernier, ce centre d'accueil provisoire (CAP) composé de 125 conteneurs de 12 places offre un confort "spartiate", mais "fonctionnel" (14m2), selon Stéphane Duval, directeur de La vie active, deuxième plus gros employeur du département. La surface minimale d'une chambre d'étudiant est de 9 m².

Alignés en bordure du camp, ces préfabriqués sont équipés chacun de radiateurs et sèche-serviettes, de prises électriques, et même de berceaux pour ceux devant abriter des nouveaux-nés. S'y ajoutent trois "conteneurs de convivialité" où les migrants pourront se retrouver.
Dans ce CAP clos par un grillage, les migrants pourront entrer librement, jour et nuit. Pour s'identifier, ils auront chacun un code d'accès et devront se prêter à une analyse morphologique 3D de la main, "sans qu'aucune empreinte ne soit gardée". De quoi faire rêver Salah Abdeslam. Un dispositif en tout cas validé par la CNIL.
Les familles - qui  ne sont manifestement pas des réfugiés économiques - ne se sont pourtant pas bousculées pour prendre possession des lieux. Seule une poignée s'était installée dans l'après-midi. "Je comprends qu'il y ait une certaine appréhension au début. Il faut savoir tout ce qu'ils ont vécu avant d'arriver ici, ils n'ont donc pas une confiance immédiate", avait relativisé la préfète, Fabienne Buccio.
La préfète a signalé à la presse un père de famille afghan de 44 ans hébergé dans la 'Jungle' depuis quatre mois, avec sa femme et ses 6 enfants. "Ici, il fait chaud; on est protégé du froid et de l'humidité", a-t-il souligné sous l'oeil sévère de la représentante du gouvernement, nuançant aussitôt: "comment imaginer vivre dans un conteneur de 12 personnes, où il n'y a pas de douche, pas de cuisine?".
Bien que jugeant "techniquement possible" d'augmenter à terme la capacité de ce nouveau camp, F. Buccio a dit qu'un agrandissement n'était pas "raisonnable". Les autorités ne cachaient déjà plus leur volonté de limiter le nombre de migrants à Calais. Des maraudes sociales vont continuer de leur proposer de rejoindre l'un des 78 centres d'accueil et d'orientation (CAO) du territoire et les inciter à déposer une demande d'asile.

Elles tentent de poursuivre le même objectif à Grande-Synthe (Nord), à une quarantaine de kilomètres, où vivent 2.500 migrants dans des conditions plus précaires encore et où le maire a annoncé le déménagement dans un camp de tentes aux normes internationales, malgré les fortes réticences de l'Etat. "Il faut un équilibre entre humanité et fermeté. (...) Actuellement, la France a un dispositif qui permet à chaque personne du camp d'avoir une solution digne", a assuré la préfète, rappelant que depuis la mise en place de ce "plan Cazeneuve" fin octobre, "près de 2.000 migrants" ont quitté Calais pour un CAO.

Selon elle, le camp de conteneurs ne crée pas d'appel d'air, car, hérissée de grillages et barbelés, la frontière avec la Grande-Bretagne est devenue "complètement étanche: on ne passe plus à Calais", ce qui explique "les tensions beaucoup plus fortes" entre migrants et forces de l'ordre, affirme F. Buccio. Sur place, les associations battaient des mains, estimant que ce camp en dur "va dans le bon sens", mais certaines émettent des réserves. 
"Contrairement à Sangatte, ici il n'y aura pas de véritable lieu de vie. C'est juste un dortoir. Or on ne passe pas sa journée à dormir mais au moins les familles pourront s'abriter", observe le président de l'Auberge des migrants, Christian Salomé.

Formé de quelques centaines d'abris de fortune début 2015, le bidonville de la "Jungle" a rapidement grossi avec la crise migratoire européenne, jusqu'à atteindre 6.000 personnes en octobre. Y survivent dans des conditions très précaires majoritairement des réfugiés de Syrie, Libye, Irak, Soudan, Erythrée ou encore Afghanistan.


"Tout est devenu plus difficile, car il n’y a pas dans la zone Nord la possibilité d’organiser des lieux de vie qui existaient dans la zone Sud."
Et Toubon ne cache pas son inquiétude "s’il était question pour l’avenir de démanteler aussi la zone Nord [comme Cazeneuve l’avait annoncé]. Je ne fais de procès à personne, ni à la préfète, ni au ministère de l’Intérieur, mais je dis que s’il y avait un tel projet, il doit être longuement anticipé et qu’on mette en place des solutions alternatives respectueuses des droits fondamentaux." 


Les ONG se disent plutôt ravies ce jeudi de la démarche de l’ancien ministre. 
"Il fait un travail très intéressant. Il a par exemple dépassé la seule question des mineurs. Il y a un désir de comprendre et d’appréhender les situations. Ça progresse", admet Vincent De Coninck, chargé de mission du Secours catholique du Pas-de-Calais. Une bénévole trouve "intéressant" qu’au-delà des points de droit, il a  posé "les questions politiques", dès son rapport d’octobre 2015 sur les atteintes aux droits. Un rapport accablant sur les mineurs, les conditions de vie et les violences policières, qui avait plus qu’agacé le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve. Le Défenseur des droits y réclamait aussi la remise en cause "des accords de Dublin", qui obligent les candidats à l’asile à le solliciter dans leur pays d’arrivée. 

Il réclame désormais "la remise en cause des accords du Touquet", qui obligent la France à surveiller la frontière vers l’Angleterre. Mais la même bénévole ne tarde pas à polémiquer, déplorant que la visite manque, selon elle,  de discrétion : "Il pourrait venir deux jours, incognito, et là, il verrait ce que vivent vraiment les migrants, les conditions de vie qui régressent, les gaz lacrymogènes parfois pour rien, maintenant les tirs tendus de flash-ball avec viseur qui touchent les gens à la poitrine et au visage." Reste que Jacques Toubon, a fait le déplacement.  
Et il se fait tout expliquer par Nathanaël Caillaux, coordinateur de la Plateforme de services aux migrants, une fédération d’associations, et Solenne Lecomte, coordinatrice "lutte contre les violences" à la cabane juridique de la jungle. Il pose des questions parfois basiques : "Pourquoi il y a une barrière devant ces cabanes ?" "Ils sont regroupés sur une base ethnique ?" "C’est un resto tenu par qui ?" Nathanaël Caillaux explique que s’abriter pour les migrants est désormais un casse-tête. 

La situation, qui s’était améliorée depuis le dernier rapport du Défenseur des droits, s’est à nouveau dégradée. 
La zone Sud a été démantelée de force fin février, et les exilés vivent les uns sur les autres dans la partie Nord. Dans la zone Sud, ne subsistent plus que les écoles, une église et une mosquée. Les cabanes détruites ont laissé la place à une lande où pousse le colza. Quelque 500 personnes ont perdu leur abri après une bagarre générale le 26 mai, dans laquelle des cabanes ont brûlé. 
Or, des dizaines de nouveaux réfugiés arrivent chaque jour. Depuis un mois, il y a 1.000 personnes de plus, selon les associations, c’est-à-dire plus de 6.000 personnes. Comme la police - qui filtre les entrées - empêche toute arrivée de matériaux dans la jungle, il est impossible de construire de nouvelles cabanes, et 1.300 personnes dorment sous des tentes. 

Le sort des mineurs est toujours aussi inquiétant. 
Ils sont 700 dans la jungle, dont 600 "non accompagnés", explique à Toubon un représentant de Médecins sans frontières, qui prépare un lieu d’accueil sécurisé pour ces jeunes. Il devrait ouvrir dans une dizaine de jours. Chaleureux et très tactile, Toubon bavarde avec un Ethiopien. Avec un accent anglais chiraquien, ce qui est toujours préférable à un accent hollandien : "You are alone or wiz your family ?" rapporte l'AFP. Le jeune homme en sweat orange lui explique qu’il est seul, qu’il veut passer en Angleterre, mais que les Italiens lui ont pris ses empreintes digitales de force et qu’il craint d’être renvoyé vers l’Italie quand il sera passé. Puis il s’éloigne. Toubon : " Il est dans l’errance. Et dans l’impasse. On entend le chant du muezzin. 
On montre au Défenseur des droits un point d’eau, installé après la décision du Conseil d’Etat qui a suivi son rapport de l’automne. Depuis, les robinets sont pris d’assaut par les exilés. La bénévole reconnaîtra-t-elle une utilité à la visite de Toubon ?

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