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mardi 20 septembre 2016

Institut Montaigne: pourquoi son estimation a minima du nombre de musulmans en France ?

Ce think tank remet en cause son expertise sur les enjeux de politiques publiques à long terme

L'Institut Montaigne a fondé sur une enquête discutable de l’IFOP son étude des musulmans en France
 
Moins nombreux et plus visibles six ans plus tard ?
Grâce à des questions filtres sur la religion des enquêtés et celles de leurs parents, un échantillon de 1029 personnes musulmanes a été ainsi établi. Or, s'ils permettent de garantir à peu près la représentativité sur ces critères, les quotas d'âge, sexe, nationalité, etc... n'assurent pas la représentativité selon la religion, objecte Michèle Tribalat, démographe, chercheuse à l'Institut national d'études démographiques (INED) depuis 1976, spécialisée dans le domaine de l'immigration et de l'islam, que le site Atlantico a interrogée. Michèle Tribalat et le démographe Hervé Le Bras, chouchou des media s'opposent régulièrement sur les statistiques ethniques. Dans son ouvrage "Les Yeux grands fermés", Michèle Tribalat se montre critique vis-à-vis de l'attitude de l'État français face au décompte de l'immigration, le solde migratoire ne représentant pas, selon elle, la réalité de la présence étrangère en France. Elle met en doute notamment l'apport de l'immigration à la croissance économique, l'intégration réelle des étrangers au tissu social des pays d'accueil.

Atlantico : Dans son rapport sur les musulmans de France [ou en France !] publié en exclusivité par le JDD, l'Institut Montaigne avance qu'il y a entre 3 et 4 millions [approximativement] de musulmans en France. Ces derniers représenteraient par ailleurs 5,6% des plus de 15 ans. Ces estimations vous semblent-elles correctes ?
Michèle Tribalat : L’enquête de l’IFOP [et le JDD] réalisée pour l’Institut Montaigne a été conduite auprès de personnes âgées de 15 ans ou plus. Très prudemment, nulle part dans le rapport de l’Institut Montaigne, il n’est écrit qu’il y a entre 3 et 4 millions de musulmans. Seul le pourcentage de 5,6 % est cité et 5,6 % de la population de France métropolitaine de cet âge correspond exactement à 3 millions. Je suppose que l’on a extrapolé, sans trop savoir comment, aux plus jeunes (moins de 15 ans), ce qui a donné cette fourchette incroyable : entre 3 et 4 millions.

Ces chiffres sont très en-dessous d’estimations plus fiables. J’avais estimé, à partir de l’enquête Teo de 2008, dans laquelle on demandait la religion, à 4,2 millions le nombre de musulmans. Le tableau de l’accroissement en 2008 (à partir de l’estimation des naissances, des décès et du solde migratoire) m’avait amenée à écrire que les 5 millions seraient franchis autour de 2014. Imagine-t-on, compte tenu des flux migratoires et de l’accroissement naturel, que le nombre de musulmans a diminué depuis 2008 ? Les musulmans se seraient-ils mis à quitter en masse leur religion ces dernières années ?

Sur quelles bases ces estimations ont-elles été faites ? 

En fait, l’enquête IFOP est une enquête par quotas auprès d’un peu plus de 15. 459 personnes, réalisée sur une quarantaine de jours entre le 13 avril 2016 et le 23 mai 2016. Grâce à des questions filtres sur la religion des enquêtés et celles de leurs parents, un échantillon de 1029 personnes musulmanes ou ayant au moins un parent musulman (dont 874 se déclarant musulmanes) a été ainsi établi. Les quotas - âge, sexe, CS, nationalité, région, taille d’unité urbaine - permettent de garantir à peu près la représentativité sur ces critères et non sur d’autres critères. La représentativité selon la religion n’est ainsi pas assurée. Il est d’ailleurs vraisemblable que l’enquête de l’IFOP n’a pas touché la population musulmane en proportion comme elle l’aurait dû. 
Il n’est pas sûr non plus qu’elle ne souffre pas de biais d’observation. Rappelons que les estimations réalisées précédemment par l’IFOP en 2005-2009 et en 2008-2011 donnaient une proportion légèrement plus élevée de musulmans (5,8 % dans les deux cas).

L’enquête Teo, réalisée de manière aléatoire (tirage au hasard) par l’INED et l’INSEE en 2008 auprès de personnes âgées de 18-50 ans, est un outil plus fiable. Elle comprenait un échantillon d’un peu plus de 5.000 musulmans. Les informations recueillies sur les enfants ont permis de compléter la pyramide des âges, par le bas. Restait à estimer les plus de 50 ans. Je l’ai fait. L’équipe de chercheurs de l’enquête Teo a, ensuite, fait à peu près la même chose, donnant des résultats similaires. Et le Pew Research Center s’en est lui-aussi servi pour estimer la population musulmane en France à la mi-2010 (4,7 millions).

Comment expliquez-vous qu'il y ait de tels écarts entre les différentes estimations sur le nombre de musulmans en France ? Quels sont aujourd'hui les moyens de la statistique publique ?

Les écarts proviennent pour ce cas précis de méthodes différentes pour des enquêtes d’envergures différentes. Ce que j’ai expliqué plus haut. Les chiffres qui nourrissent régulièrement l’actualité sont le plus souvent entièrement fantaisistes. Leurs promoteurs sont incapables d’en expliquer la fabrication. Ils ne sont jamais sourcés. Pour être discutée, il faut qu’une estimation repose sur une méthode susceptible d’être discutée et s’appuie sur une observation. La statistique publique peut tout à fait, en droit, introduire des questions sur la religion dans certaines de ses grandes enquêtes.

L’enquête Teo, qui a été menée sur le terrain par l’Insee, l’a fait. Il lui faut seulement avoir un avis favorable de la CNIL et du CNIS. L’INSEE a du mal à franchir le pas car elle craint des polémiques interminables et il garde un mauvais souvenir du scandale causé, dans les années 1970, par le projet SAFARI [Système automatisé pour les fichiers administratifs et le répertoire des individus] censé connecter des fichiers administratifs [nominatifs], afin de produire des informations statistiques et qu’il a dû abandonner sous une bronca médiatique [le projet fut révélé en mars 1974 par le quotidien socialiste Le Monde, sous la présidence de Georges Pompidou, dans un article intitulé "SAFARI ou la chasse aux Français"]. C’est à la suite du scandale du fichier SAFARI que la CNIL a été créée. Ça a rendu l’INSEE timide et précautionneux.

Pourquoi Le Monde accepte-t-il aujourd'hui les statistiques de l'enquête IFOP sans sourciller ?

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