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vendredi 31 mai 2019

La sociologie du vote Macron est de plus en plus minoritaire, observe le sociologue Arnaud Benedetti

Macron se réfugie derrière une apparente réussite, mais la réalité le rattrape 

Pour Arnaud Benedetti, le camp de la majorité aurait tort de crier victoire trop vite

Professeur associé à l’Université Paris-Sorbonne et rédacteur en chef de la revue politique et parlementairece communicant et observateur attentif de la vie politique note que si LREM confirme qu’elle possède une base électorale solide, elle se resserre néanmoins sur une couche sociale élitiste et peu rassembleuse.

FigaroVox- Arithmétiquement, Emmanuel Macron n’a pas gagné les élections ce dimanche. Pourtant, sa stratégie semble victorieuse?

Arnaud Benedetti.- L’essentiel pour Emmanuel Macron était de ne pas perdre la face. Le faible écart entre le RN et LREM lui assure cet objectif. Il ne gagne pas certes, mais il ne perd pas vraiment. La victoire du RN apparaît en soi peu signifiante, puisqu’elle ne sidère pas les professionnels de l’exégèse politique. Or, la sidération est un facteur-clef de la nature d’un événement. Macron attache, quoi qu’il en dise, une importance aux commentateurs politiques, car il sait qu’ils participent pour une part à la construction de la perception de la situation politique. Ils sont en deuxième rideau, à tort sans doute au demeurant, des «juges de paix» de la représentation politique... après les électeurs. Le storytelling, dans ces conditions, peut perdurer. Le récit communicant suscité par cet échec - Macron avait fait symboliquement de la défaite du RN l’un des enjeux de la consultation - permet d’occulter «ce qui ne se voit pas», pour reprendre la distinction de l’économiste Frédéric Bastiat, au profit de «ce qui se voit». 
Qu’est ce qui se voit? La résistance du socle électoral des marcheurs... Ce qui ne se voit pas? Le fait que le RN ait ["a", puisque c'est une réalité arithmétique] gagné 1 million de voix par rapport à 2014, qu’il soit en tête dans 76 départements, que Macron soit [est] confronté à 8 électeurs sur 10 après deux ans de mandat opposés à sa politique, à sa majorité, à son style aussi... L’effet d’optique irradie l’impression immédiate et dissimule la sociologie politique profonde du scrutin qui est loin de jouer en faveur du pouvoir.

Au-delà de la com’, il semble qu’il y ait une base électorale solide derrière LREM. Ce que de nombreux politologues avaient pourtant nié…
Peut-être comme jamais depuis la moitié du XIXe siècle, la société du haut ne s’était aussi savamment organisée pour assurer la protection de sa vision du monde.
Macron fédère une base sociologique motivée, politisée, consciente que, pour défendre ses intérêts, il faut qu’elle fasse bloc. Marx eut fait son miel analytique de cette séquence historique. Peut-être comme jamais depuis la moitié du XIXe siècle, la société du haut ne s’était aussi savamment organisée pour assurer la protection de sa vision du monde. Il a su récupérer la droite ordo-libérale, conformiste, paternaliste qui a volé à son secours lors de cette élection au détriment de François-Xavier Bellamy. Les scores des marcheurs dans les Hauts-de-Seine, dans les Yvelines, à Versailles entre autres sont autant d’illustrations de ce transfert de voix. Il faudra le vérifier, mais on peut penser qu’entre 2017, date de son élection et aujourd’hui 2019, le fonds électoral, plutôt centre-gauche, voire de gauche sociale-démocrate, a muté, se «droitisant» très certainement. Ce qui ne manquera pas de poser à terme la question des alliances pour Emmanuel Macron: le terreau de la gauche est durablement asséché, mais la zone de chalandise qu’il entend et peut occuper à droite sera l’objet d’une sévère concurrence, même s’il n’a pas renoncé à braconner à gauche .

Au RN, il s’agit maintenant de convertir l’essai en récupérant ce qu’il reste de l’électorat républicain. Pour Marine Le Pen, le «en même temps» doit-il commencer?
Marine Le Pen, comme Emmanuel Macron au demeurant, est confrontée à l’exercice de sa mue. Elle incarne moins l’expression identitaire de la droite nationale dont elle est issue que l’affirmation d’un néo-souverainisme. C’est sa force aujourd’hui dans un contexte où les enjeux de protection et de puissance sont soumis à la faillite du modèle de Maastricht. 
Pour autant, la bataille pour récupérer la droite républicaine est désormais ouverte. Comment? Sous quel format? OPA? Alliance à venir? Les questions se posent. Mais c’est un sujet essentiel. Pourra-t-elle rassurer cet électorat en déshérence, pas hostile à la construction européenne mais charnellement opposé à Macron, tout en conservant la dynamique idéologique qui fait aujourd’hui sa capacité d’attraction? Il faut qu’elle s’invente une nouvelle force de projection électorale, susceptible d’agréger des sensibilités et non pas de les incorporer. Mitterrand à gauche et Chirac à droite avaient su faire cela. On va mesurer maintenant l’aptitude de Marine le Pen à élargir son champ d’attraction, sa capacité à se transformer, à l’instar des deux anciens Présidents de la République, en animal tactique. Max Weber dit de l’entrepreneur politique qu’il lui faut de la «vista». Marine Le Pen est entrée dans une phase de post-dédiabolisation qui suppose de sa part désormais un sens tactique exceptionnel pour devenir une rivale crédible. Cela supposera encore des aménagements doctrinaux et une patience stratégique.
On va mesurer maintenant l’aptitude de Marine le Pen à élargir son champ d’attraction.

Les écologistes sont venus perturber la recomposition d’un nouveau duopole. Est-ce seulement un effet d’aubaine?
Ils ont bénéficié de deux facteurs: la tonalité très écologique donnée par le Président de la République à la campagne de LREM et le fait que l’élection européenne constitue pour les Verts un terrain de jeu électoral traditionnellement favorable. Mais ceci n’explique pas exhaustivement leur succès. 
D’autres déterminants se sont conjugués: l’éclatement de la gauche sociale-démocrate inapte à se restructurer, l’impasse stratégique de Jean-Luc Mélenchon dont l’analyse parfois fondée et talentueuse du malaise dans la démocratie est troublée par une personnalisation perçue comme excessive, voire troublante, dans une société médiatique qui distribue inégalement en fonction de ses propres systèmes de valeurs sa tolérance aux aspérités de tempérament... [Benedetti ne "calcule" même plus le PS-croupion à la remorque de Place publique menée par le dilettante Raphaël Glucksmann. Quant à Benoît Hamon et Génération.s, peut-être sont-ils quelque part dans son cerveau reptilien]. 
Les Verts ont manifestement bénéficié du crédit qu’on porte à ce qui s’impose chez eux comme une forme de constance et de cohérence doctrinale. Et de la socialisation des jeunes - les 18/25 ans ont majoritairement voté pour eux - pour lesquels la préoccupation environnementale fait office d’une éducation aussi sentimentale que civique, un romantisme de l’urgence, une injonction politique comme le fut le républicanisme sous la IIIe République. La communication massive autour des enjeux climatiques partout et tout le temps suscite des effets d’adhésion. Pour autant, le vote écologique en France demeure fragile, fugace, liquide. Un succès électoral peut alterner avec un désastre. Les Verts français n’ont pas la structuration des «Grünen» allemands. La culture gauchisante peut à tout moment les réduire à une peau de chagrin.

Comme spécialiste de la communication, il ne vous a pas échappé non plus que Laurent Wauquiez a beaucoup attiré l’œil médiatique sur lui dans la fin de la campagne. Quelles leçons doit-il tirer de cette défaite?
Il en tirera les leçons que les circonstances lui dicteront. Il ne peut bien évidemment s’exonérer de sa propre responsabilité, même si le procès en personnalisation me paraît très excessif, tout en étant de bonne guerre dans ce genre de situations. Wauquiez a hérité d’un parti qui a été ruiné politiquement par la présidentielle de 2017. Il a adopté une stratégie de copier-coller assez light [modérée?] des thèses du RN, mais à un moment où l’accaparement n’était plus possible - comme ce fut le cas en 2007 avec Nicolas Sarkozy. L’électorat de Marine Le Pen est épidermique quant à la question de la sincérité. Il juge avoir été trompé sous Sarkozy, tant sur le sujet migratoire que sur la question européenne. On ne lui refera pas les poches deux fois, si j’ose dire... 
Un autre élément a contribué sans doute à la fragilisation de la ligne Wauquiez: sa brutalité supposée. Cette dernière est mieux acceptée lorsque le rapport de force vous est favorable. On pardonne aux puissants par crainte, on n’a aucune indulgence pour ceux dont la position est loin d’être assurée. Machiavel est intemporel!

Arnaud Benedetti a publié "Le coup de com’ permanent" (éd. du Cerf) dans lequel il détaille les stratégies de communication d’Emmanuel Macron.

jeudi 17 janvier 2019

Avec les maires, Macron a "pipé" le "grand débat" à la veille de son ouverture

"Dans sa lettre aux Français, le Président corsète le débat" (Benedetti) et, face aux maires, il apporte toutes les réponses 

Arnaud Benedetti soupçonne Emmanuel Macron de manquer de sincérité dans la consultation inédite qu'il propose aux Français. 

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Le choix de deux ministres pour coordonner ce débat renforce le sentiment d'un pilotage par le haut, explique ce professeur associé à l'Université Paris-Sorbonne, spécialiste de communication politique. Il vient de publier Le coup de com' permanent (éd. du Cerf, 2017) dans lequel il détaille les stratégies de communication d'Emmanuel Macron.

Le Président de la République a adressé hier soir sa "lettre aux Français" en vue du "grand débat national" annoncé. Sur la forme déjà,que penser de ce mode inédit de communication politique?  lui a demandé Le Figaro, le 14 janvier.

Arnaud BENEDETTI.- Ce n'est pas fondamentalement inédit: François Mitterrand en 1988, Nicolas Sarkozy en 2012 ont utilisé déjà le format de la "lettre aux Français", mais c'était dans la perspective d'une campagne présidentielle. Macron s'est finalement beaucoup exprimé ces dernières semaines. Le problème est que sa parole officielle ne "performe" plus, ou lorsqu'elle impacte, ce n'est que négativement. Il lui faut retrouver un mode d'adresse aux Français qui fasse l'économie des traits les plus "allergisants" de la perception, à tort ou à raison, qu'il véhicule. 
La lettre, après tout, est un vecteur qui en parlant à chacun d'entre nous peut être susceptible d'amodier la communication. Ecrire à quelqu'un, c'est prendre du temps, c'est graver aussi un message dans la mémoire, c'est acter un engagement. La lettre est parée d'une force symbolique que l'on n'accorde pas à la parole. Le dicton populaire ne dit-il pas: "Les écrits restent, les paroles s'envolent»? Or, le problème, c'est ce que ce dicton est démenti par les psychanalystes: "les paroles restent". Est-ce que l'écrit du Président Macron est susceptible d'effacer les mots polémiques, blessants, maltraitants qu'il a pu utiliser? Il existe un dépôt de méfiance et de défiance qui s'est cristallisé autour d'Emmanuel Macron. Difficile de s'en défaire...

Vous avez souvent reproché au chef de l'État d'être prisonnier des artifices de la com'. Ce grand débat est-il davantage, cette fois-ci, qu'un simple coup de communication?

La communication politique n'est pas un gros mot si elle contribue à densifier le débat démocratique, si elle porte une dialectique argumentaire et contre-argumentaire. Elle est même de ce point de vue au principe de la démocratie. Le problème, c'est quand elle se dégrade en instrument, en savoir-faire dont l'objectif consiste à déréaliser et à sur-signifier un message. Emmanuel Macron est un émetteur ; il a du mal à se concevoir, à se penser comme un récepteur. Ou s'il se pense comme récepteur, il ne se confronte que très peu à l'altérité. On lui reproche son manque d'écoute. L'exercice dans lequel il se lance, fortement contraint par une situation politique et sociale qu'il n'a pas vue venir et qu'il a sous-estimée, vise à apporter la démonstration qu'il est capable d'entendre et de tenir compte. Le problème, c'est qu'il se heurte au scepticisme et au soupçon de facticité.

En d'autres termes, tout l'enjeu pour lui consiste à s'extirper du seul exercice communicant pour entrer dans la voie de la négociation, de la production d'une sortie de crise politique dont il ne peut à lui tout seul être l'initiateur. Est-il disposé à cette humilité? C'est la question qui lui est posée. L'homme démocratique est d'abord un homme qui doit accepter la modestie. Or, nos institutions comme la personnalité propre du chef de l'Etat n'incitent pas forcément à cette prédisposition.

Vous ne pensez donc pas qu'Emmanuel Macron soit sincèrement disposé à repenser sa ligne politique au prisme de ce qu'il ressortira de ce débat?

Le problème, c'est celui de l'injonction paradoxale. Comment ouvrir un débat et vouloir le cadrer, en fixant des périmètres. L'exercice tel qu'il se dessine a plus l'épure méthodologique d'une conférence de méthode de Sciences Po, avec ses quatre grands thèmes, que celui d'une agora libre où l'on puisse échanger sans qu'aucune question n'en soit exclue. 
In fine, Emmanuel Macron est déchiré entre deux contraintes: la première qui consiste à ne pas détricoter son logiciel politique, et la seconde qui consiste à donner du mou à un appareil qui, s'il ne s'en déleste pas un peu, lui fait courir le risque d'un krach quasi-révolutionnaire. 
S'ajoute à cette double contrainte le fait qu'on a l'impression qu'ayant reculé sur la taxe carbone, le Président paraît confronté depuis ce retrait à une forme de blessure narcissique qu'il combat par un regain de fermeté et d'inflexibilité. De ce point de vue, les vœux présidentiels, ainsi que la petite phrase sur les Français et le sens de l'effort, donnent l'impression d'un homme à la recherche de son image perdue.

Selon vous, les questions posées par le chef de l'État ne font pas le tour des sujets qui préoccupent les Français, et en particulier les 'gilets jaunes'?

Ce qui frappe à la lecture de sa lettre, c'est que le Président ne renonce pas à penser qu'il a été élu sur la force de son projet. Il l'écrit d'ailleurs: "je n'ai pas oublié que j'ai été élu sur un projet, sur de grandes orientations auxquelles je demeure fidèle". C'est bien le fond du problème. 
Emmanuel Macron est bien plus le produit d'un malentendu que d'une adhésion. C'est le drame originel de ce quinquennat que celui d'un Président qui pense sincèrement avoir gagné sur une politique à laquelle des segments entiers de la société opposent un refus

Le chef de l'Etat corsète le débat sur le logiciel économique et social. On voit qu'il y a là assez peu à négocier. Excluant un retour à l'ISF, marqueur fort de la revendication "giletiste", l'exécutif reste intraitable sur ses fondamentaux. Or, toute la difficulté relève de ce sentiment diffus d'une partie de l'opinion qui considère que les grandes orientations économiques et sociales échappent de plus en plus à la confrontation démocratique. Macron est platement maastrichtien: pour lui, la décision économique relève d'abord de l'expertise, mais pas de la sphère démocratique.
Or, implicitement, la demande des 'gilets jaunes' vise à réintroduire cette dimension au centre du forum. Ne voulant rien lâcher sur le socio-économique, le Président ouvre des espaces pour la question institutionnelle, et encore, avec certaines limites. Mais le sujet lui coûte moins politiquement, même s'il ne prend pas, à mon sens, la mesure profonde de la crise de régime que nous traversons. Au fond, la question qui lui est posée est la suivante: êtes-vous prêt à vous hisser à la hauteur des événements? Or, le débat national me paraît être un instrument sous-dimensionné au regard du mal politique qui frappe le pays.

Que vous inspire le choix d'Emmanuelle Wargon et de Sébastien Lecornu pour conduire ce débat?

On ne débat pas de haut. Pour coordonner un débat, le choix de deux ministres renforcera inévitablement le sentiment d'un pilotage en surplomb, d'un cadrage où tout est finalement décidé en amont. Encore une fois, le risque est grand de verser dans ce qu'Edward Bernays, le père des relations publiques, appelait à la suite du grand éditorialiste Walter Lippman "la fabrique du consentement". Le problème est qu'une partie de la société ne veut plus consentir à... consentir!
Voilà pour les arguments du professeur Benedetti.

Le grand show de Macron devant un parterre de maires ruraux,
"c'est de la pipe"...

Emmanuel Macron devant 653 maires normands, le 15 janvier 2019 à Grand Bourgtheroulde dans l'Eure.

Or, ce sont ceux de l'Eure, dont le président du Conseil départemental fut Sébastien Lecornu, jusqu'à la constitution du gouvernement Philippe, et dans la petite commune triée sur le volet, celle de Bruno QuestelGrand Bourgtheroulde, jusqu'à ce qu'il soit député LREM. Difficile d'y voir une opération à grands risques...

Malgré les efforts de Macron, les maires gardent leurs distances
Le "petit débat de Macron avec les maires a pipé le grand débat national avec la population. Le président hautain s'est trompé d'auditoire : en craignant le franc parlé des "gilets jaunes" et en les contournant, Macron a opté pour la facilité d'un débat aseptisé avec des élus qui respectent les règles du jeu de l'ancien monde.
Macron veut qu’ils jouent "un rôle essentiel", mais de nombreux maires restent sceptiques : si le président ne ménage pas ses efforts à l’attention des élus locaux, c’est parce qu'il mise sur eux pour animer à la consultation nationale du 15 janvier au 15 mars 2019. 
Philippe Laurent, maire UDI et vice-président de l’Association des maires de France (AMF). "Je rappelle qu’il n’est pas venu au Congrès [de l’AMF], et que, lorsque nous avons envoyé des propositions au gouvernement, nous n’avons pas eu d’accusé de réception".
Or, s'il a commencé par les mépriser, il doit maintenant faire appel à eux pour organiser les débats et ils sont sur leurs gardes. D'autant qu'ils sont en première ligne pour recevoir les revendications des Français et ils ont des raisons de craindre d'être perdants-perdants à l'arrivée, car tout dépend des suites que donnera le gouvernement à cette consultation lancée afin de sortir de la crise des "gilets jaunes".

Dans sa 'Lettre aux Français', il leur a demandé de faire des propositions sur une trentaine de questions. Or,
devant les quelque 600 maires ruraux , il a apporté ses propres réponses avant même que soit ouvert le 'débat national'...

C’était la première d’une série de déplacements régionaux pour discuter avec des édiles. Le prochain est à Souillac dans le Lot, vendredi.